Des start-ups à la pelle

par Gilberte Houbart
14/07/96

L'autre soir nous étions à une fête d'au revoir tout à fait informelle qui s'est décidée un peu au dernier moment. Nos hôtes n'ont pas eu le temps de préparer quoi que ce soit tant tous étaient occupés à emballer et porter des cartons dans un camion de déménagement. On se retrouve en fin de journée une petit vingtaine avec simplement quelques bouteilles de vin, de la bière et des amuses gueules. Les discussions sont animées et l'ambiance bon enfant. Le lieu ressemble plus à un hangar qu'à un bureau digne de ce nom. Une petite fête tout à fait banale, comme on en trouve partout.

Banale? Pas tant que cela.

Je regarde autour de moi et réalise que j'ai le plaisir d'observer un phénomène rare. Le départ que l'on fête est celui de I-Scape la société tout nouvellement crée par Nicolas, Earl et Lisa, des anciens du Media Lab au MIT. Ils vont tenter leur chance à San Francisco. Mais alors que mes yeux font le tour de la petite assemblée, je vois que Joe et Jeet, les fondateurs d'ATG (Art Technology Group) sont là. Après 4 ou 5 ans d'efforts, leur société a le vent en poupe. Un peu plus loin il y a des membres d'Agents une société vieille d'un an qui fait un tabac elle aussi et croît à la vitesse de la lumière (elle compte déjà près de 8o employés).

Elle a été fondée avec la bénédiction de Pattie Maes, professeur au Media Lab. Je pense ensuite à Idit qui démarre tambour battant à New York avec des fonds obtenus en début d'année d'une société de capital risque. Tous ont en commun d'être issus du Media Lab.

Pourquoi cette soudaine multiplication des "start-ups" issues du Media Lab?

Revenons quelques années en arrière. J'ai encore en tête les mots d'Andy Lippman, co-directeur du Media Lab, lorsqu'il accueilla ma promotion en 1992: "Si vous avez des difficultés à trouver un emploi au terme de votre séjour ici c'est que nous aurons réussi". Andy a un curieux sens de l'humour. Nous devions devenir si uniques et tant en avance sur notre temps que nous ne pourrions ni nous faire comprendre ni trouver une place sur le marché. J'ai appris par la suite qu'il a coutume d'accueillir les nouveaux venus de cette façon. J'ai aussi réalisé qu'il avait en grande partie raison. La convergence de l'informatique, des télécoms, de la télévision et de l'édition prédite par Negroponte, et qui constituait la charte initiale de l'Architecture Machine Group devenu le Media Lab en 1985, n'a été vraiment assimilée qu'au début des années 90 avec l'explosion du multimedia et du CD-ROM.

Pendant toutes les années qui ont précédé, l'intégration des promotions successives s'est révêlées difficile dans le mesure où il n'était pas question d'appliquer les enseignements du Media Lab. Avec la vague du multimedia les choses ont changé et le Media Lab a acquis une réputation internationale, occupant une position phare. Bien qu'étant devenu une denrée recherchée, les diplômés du Media Lab quittent souvent avec regret l'ambiance créative et l'esprit d'innovation qui caractérise le "Lab". Cette insatisfaction et la consécration du Media Lab n'ont cependant pas eu pour conséquence la multiplication de création d'entreprises qu'on observe aujourd'hui en 1996.

La question reste posée: quelle est donc l'explication de ce phénomène?

Un phénomène récent affectant l'industrie informatique sont les licenciement en masse de la part des "grands" (IBM, DEC) entre autres. D'un seul coup des millers d'ingénieurs se retrouvent sans emploi et sans la possibilité de joindre un compétiteur direct. On se rabat tout naturellement sur les petites ou moyennes entreprises et la création de start-ups. Mais il y a un autre lame de fonds qui a déferlé récemment sur cette même industrie.

L'explication réelle c'est bien sûr Internet et surtout l'extraordinaire succès du réseau Web. Le World Wide Web a provoqué une vague de création d'entreprises sans précédent aux Etats-Unis. Nicholas Negroponte se plait à dire que dès qu'une entreprise est présente sur le réseau Web, elle acquiert instantanément une dimension internationale. Les "ex" du Media Lab n'ont certes pas fait exception à la règle. Il devient enfin possible de mettre à la disposition d'une large audience des technologies inspirées des multiples thèses qui y sont produites année après année.

La culture qui s'y est crystallisée a enfin trouvé son medium d'expression et un puissant canal de distribution pour les idées nées de la recherche: I-Scape (San Francisco) se centre sur la navigation online dans un univers textuel en 3 dimensions, Agents (Cambridge) veut faciliter la formation - online également - de groupes d'individus ayant des points communs, Method Software (Boston) invente une plateforme pour développer des jeux de rôles multi-acteurs sur Internet et intégrer des formes innovantes de fiction interactive, MaMaMedia (New York) s'attache à appliquer les méthodes "constructivistes" prônées par Seymour Papert* à des produits educationels pour enfants, ATG offre une approche originale des outils de développements sur Web, Future Tense (Boston) crée le seul outil complètement écrit en Java qui permette de faire de la vraie mise en page sur Web. La liste ne s'arrête probablement pas là.

Peu de start ups exploitant les idées nées au Media Lab émanent d'industriels ou même de sponsors. Ce qui traverse l'esprit de tous ces jeunes entrepreneurs dont la moyenne d'âge est de 30 ans peut sans doute s'énoncer ainsi: "Si l'industrie ne sait comment utiliser nos idées, qu'à cela ne tienne nous les porterons nous même sur le marché!". Les sociétés à capital risque n'ont pas fait la sourde oreille...

(*) Professeur au Media Lab.

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Copyright 1996 - Gilberte Houbart

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